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Hommage à Raymond Jullien

11 février 2012

HOMMAGE A RAYMOND JULLIEN
Alain Dalançon rend hommage à Raymond Jullien, qui fût aussi l’artisan pionnier de ce site.

A Raymond

Il me revient aujourd’hui la douloureuse tâche de parler pour dire un dernier adieu à Raymond, au nom de tous ses collègues, de tous ses camarades du SNES et de la FSU, parmi lesquels il comptait de nombreux amis, et d’apporter notre soutien à ses fils, Bernard et Christian, ses petits enfants, Sarah et Maxime, et à toute sa nombreuse famille.
Neuf mois tout juste après Micheline, Raymond nous quitte à son tour, comme si, partie trop vite, il avait voulu la rejoindre au plus tôt, comme le survivant d’un couple d’oiseaux inséparables. Un couple inséparable en effet dans leur vie privée : j’entends encore Micheline parler avec affection de son « petit mari ». Un couple inséparable aussi dans leur engagement exemplaire de militants : Raymond fut pour beaucoup dans le démarrage et le développement de la carrière syndicale de Micheline et dans son soutien lorsqu’elle craquait. Micheline et Raymond, Raymond et Micheline, nous avions, nous aussi, tellement l’habitude de les associer ! qu’ils se rassemblent aujourd’hui dans notre souvenir et notre mémoire.
Il ne s’agit pas pour moi de prononcer l’éloge funèbre de Raymond. Il aurait eu horreur de cela, lui qui était si modeste. Cependant, sans tomber dans le superlatif, tout le monde s’accordera unanimement pour dire que Raymond était la gentillesse même. C’était un cœur d’or au sens plein du terme, bon et généreux. Toujours prêt à rendre service, on ne le dérangeait jamais, sans rien demander en retour. Chacun d’entre nous a sûrement un exemple en mémoire, ne serait-ce que tous celles et ceux qui sont tombés en panne d’informatique… mais aussi ceux et celles à qui il a remonté le moral dans des passages difficiles de leur existence.
Cette disponibilité, fondée sur sa générosité foncière, il l’a montrée dans tous les compartiments de sa vie. D’abord comme père puis grand-père ou oncle. Les plus anciens de ses amis se souviennent des deux petites têtes frisées, comme celle de leur père, qui riaient, heureux et sans souci, auprès de leurs parents protecteurs. Raymond me parlait aussi, encore tout récemment, des balades en vélo qu’il avait faites du côté de Tonnay-Charente en famille et dont le souvenir résumait, à travers des sensations encore palpables, tout ce bonheur simple auquel il avait encore la force à aspirer.
Disponible, il l’était aussi pour ses élèves et pour ces collègues. Mais il prisait fort peu ceux qui jouaient « perso » car il avait avant tout le sens de la solidarité professionnelle, se manifestant aussi dans l’élaboration commune de progressions de cours, de sujets de devoirs, et… de rotation des classes. Comme Micheline, il eut la chance de travailler au lycée Merleau-Ponty de Rochefort avec une équipe de collègues qui, dans l’ensemble, avaient le même point de vue que lui. Beaucoup étaient aussi ses amis, avec lesquels il partageait quelques bons repas et parties de volley, qu’il essaya de pratiquer jusqu’au bout de ses forces.
Mais c’est dans la camaraderie syndicale que je l’ai le plus connu et apprécié, comme beaucoup d’entre nous. Militant du SNES il l’était, depuis le début de sa carrière, et, lors du retour du jeune couple de Tunisie, au début des années 1970, c’est lui qui vint siéger à la CA du S3, recommandé par Guy Birolleau, avant Micheline donc, à qui il céda par la suite la place quand les enfants commencèrent à grandir. Il favorisa alors l’engagement de son épouse qui représentait à ses yeux la promotion nécessaire des femmes dans la vie sociale. Cette défense de la condition féminine allait se nicher jusque dans l’énoncé de ses exercices de mathématiques et l’appréciation du travail de ses élèves, parfois à l’étonnement de ses collègues féminines.
Militant syndicaliste, il le resta jusqu’au dernier instant. Un peu dans l’ombre, toujours prêt à assumer le boulot ingrat, celui qui se ne voit pas mais sans lequel rien n’est possible. C’est ainsi que, grâce à ses compétences en informatique, le S3 de Poitiers commença à s’informatiser. Plus tard, il vint renforcer durant plusieurs années le secteur FTS du S4 où il a laissé un souvenir indélébile tant auprès des militants que du personnel, en raison de ses compétences, de sa gentillesse et de son ardeur au travail. Combien de nuits en effet a-t-il passé avec eux pour mettre au point les motions durant les congrès, les trier et les distribuer sur les tables afin que tout puisse se dérouler convenablement ? Combien de jours et de nuits a-t-il passé aussi auprès des commissaires paritaires pour rentrer les résultats du mouvement et les envoyer par la poste, aussi bien au plan national qu’au plan académique. Et c’est encore lui qui mit au point le site de la section départementale de la FSU, qu’il essaya d’alimenter jusqu’à ces dernières semaines. Infatigable, sans jamais se plaindre, jusqu’à l’abnégation, parce qu’il fallait bien que le travail soit fait.
Raymond n’aimait pas être devant, sur la photo, refusait les honneurs, les récompenses ; lui suffisait le sentiment d’avoir accompli son devoir, modestement, et qu’on le reconnaisse sans le proclamer.
Son travail dans l’ombre n’était cependant pas celui d’un exécutant, réduit aux tâches matérielles. La qualité de sa réflexion politique et syndicale, de sa clairvoyance dans ce qu’il fallait faire ou ne pas faire, en a étonné plus d’un qui ne le connaissait que superficiellement. C’est alors qu’il s’animait dans la conversation ou le débat. Je l’ai même vu plusieurs fois en colère, une colère violente, la colère des calmes. Car il était tout simplement homme de principes.
C’était au fond un révolté. Révolté contre l’injustice, même la plus petite, contre la connerie humaine, celle des grands comme des petits, contre l’autorité de ceux qui se conduisent en chefs ou petits chefs. Bref, c’était un militant, mû par un idéal d’équité, de fraternité, de solidarité. C’était en même temps un ami, toujours présent, qui ne marchandait pas son amitié à celles et ceux à qui il l’offrait.
Raymond n’aurait sans doute pas aimé qu’on pleure trop aujourd’hui sur son cercueil. Si j’en crois quelque conversation que j’ai eue avec lui, il n’y a pas si longtemps : « Allez boire un coup quand tout sera terminé, en souvenir de moi, en souvenir de nous », nous aurait-il dit, « La vie continue. » Certes elle continue, sans lui, avec le vide créé par sa disparition. Mais grâce à son exemple, le combat sera, sinon plus facile, du moins plus optimiste. Partagez, prenez la vie, à belles dents, et battez-vous pour un idéal, dans votre vie personnelle comme dans la vie de la Cité. C’est toute la signification de son engagement et de celui de Micheline. Toute sa vie il fut un battant, faisant preuve aussi de sang froid devant son propre destin.
C’est un message d’espoir qu’il nous délivre, à travers son existence, pleine de sens, comme à ses enfants et petits enfants auxquels nous manifestons toute notre sympathie. Notamment cet espoir dont j’ai trouvé une étonnante marque, le dimanche précédant sa mort, la veille de ma dernière visite, dans une église romane charentaise. On lit, gravée sur une petite plaque apposée sur une pendule descendue du clocher, l’inscription suivante :
« Modeste Petite Mécanique
Toi qui Sonneras les Heures de Joie
Comme les Heures de Peine
Puisse un Jour Sonner l’Heure de la Justice Sociale
Et de la Fraternité Humaine. »
Preuve, s’il en était besoin, que dans ce monde, il y a toujours eu, partout, des hommes et des femmes qui, par de-là leur diversité de langue, de couleur, de religion, partagent ce but, cet idéal, dont nous avons tant besoin.
Raymond le partageait, à n’en pas douter. Mais les échanges que j’ai eus avec lui, comme un certain nombre d’entre nous, m’autorisent à penser qu’il aurait précisé : « Ne comptez cependant pas sur le grand Horloger pour cela, mais sur vous-mêmes, tous ensemble. »
Alain Dalançon

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